Originaire de Montréal, Jean Duceppe était un acteur qui avait un lien indéfectible avec le public

À l’instar de Félix Leclerc, René Lévesque et Maurice Richard, Jean Duceppe a été une figure phare pour les Québécois. À la fois visionnaire et porte-parole, il avait le don d’incarner les rêves, les espoirs et même les revendications de l’homme ordinaire d’ici. Découvrez le parcours de cet acteur, metteur en scène et géant du théâtre sur montreal-trend.

Jeunesse et début de carrière

La passion, la ferveur, la ténacité et une indépendance d’esprit inébranlable ont caractérisé Jean Duceppe tout au long de sa vie. Il lui a sans doute fallu toutes ces qualités pour que ce bourreau de travail fonde sa propre compagnie théâtrale à Montréal en 1973. Son objectif était de défricher un chemin pour rendre le théâtre accessible au plus grand nombre. Une démarche similaire à celle de Jean Vilar en France, avec l’idée d’un théâtre populaire au service du public. Jean Duceppe croyait essentiel de rejoindre le plus de gens possible, même dans les régions les plus éloignées, considérant le théâtre comme un service public.

Jean Duceppe est né à Montréal en 1923, dans le quartier du « Faubourg à m’lasse ». Il était le benjamin d’une famille de dix-huit enfants. Il n’avait que 2 ans lorsque sa mère est décédée, et à peine 9 ans quand son père s’est éteint à son tour. Il a été recueilli par sa sœur aînée, qui lui a été d’un dévouement extraordinaire, se souvenait-il.

Après ses études au collège Chomedey-De Maisonneuve et à l’Externat classique Sainte-Croix, Jean a commencé à gagner sa vie en livrant de la crème glacée pour l’entreprise familiale, « Duceppe et Frères ». Il a ensuite été standardiste, puis commis d’entrepôt pour la compagnie Duval. À 15 ans, une anecdote a changé sa vie : des amis qui suivaient des cours de théâtre avec Sita Riddez lui ont demandé de leur donner la réplique. Ce fut une révélation. Dès l’âge de 17 ans, il s’est donc lancé dans la grande aventure, avec une seule passion au cœur : la scène. Peu après, il a rejoint la troupe Arcade, la seule troupe de théâtre professionnelle à Montréal à l’époque. Le début d’une carrière exceptionnelle qui s’étendra sur 50 ans.

Sur scène et au petit écran

De 1941 à 1947, le jeune acteur a joué dans 34 pièces avec la troupe Arcade, qui présentait jusqu’à 14 représentations par semaine. Il a également beaucoup tourné avec la troupe d’Henri Deyglun. Par la suite, il est devenu un habitué du Rideau Vert, où on l’a vu régulièrement sur scène de 1949 à 1971.

Avec l’arrivée de la télévision, Jean Duceppe a commencé, comme il le racontait lui-même, à manger trois repas par jour. Avant, c’était un seul repas, parfois deux, et très souvent, un tous les deux jours. Quand on a sept enfants, cela impose un rythme de vie effréné et des journées de travail d’au moins 18 heures.

C’est que, de 1953 à 1959, il a incarné le personnage de Stan Labrie dans le célèbre téléroman « La famille Plouffe ». S’en est suivie l’ère des longues séries télévisées, parmi lesquelles « Joie de vivre », « Rue de l’anse », « De 9 à 5 », « Terre humaine » et « Rue des pignons », où il jouait Emery Lafeuille, un personnage qu’il affectionnait particulièrement. Car, sous ses airs un peu bourrus de vieil homme, se cachait un homme honnête, timide, malin et foncièrement bon. Pour Jean Duceppe, cela sonnait comme une évidence.

En 1955, Jean Duceppe a entamé une carrière d’animateur à la radio et à la télévision. Pendant plus de vingt ans, il y a trouvé une tribune pour relayer, pour le meilleur et pour le pire, le cri de tout un peuple qui revendiquait le droit de rester lui-même et de s’épanouir. Son âme enflammée et son caractère polémique lui ont aussi valu de nombreux congédiements : 6 fois de CKAC, 4 fois de CKLM, 2 fois de Radio-Canada et 2 fois de CJMS. La raison, expliquait-il, était ses opinions franches et sans compromis. Malgré tout, Jean Duceppe entretenait un lien profond avec le public, qui s’est toujours instinctivement reconnu en lui.

De 1957 à 1959, il a été président de l’Union des artistes durant le plus important conflit opposant Radio-Canada et l’Union : la grève des réalisateurs. À ses côtés sur la ligne de piquetage se trouvait René Lévesque. Au cours des décennies suivantes, leurs chemins se sont croisés régulièrement, tous deux fermement engagés dans la marche du Québec vers son indépendance.

Une énergie à revendre

En 1962, Duceppe a joué dans dix pièces et une série télévisée, tout en animant trois émissions quotidiennes à CKAC. Mais le metteur en scène et l’acteur qu’il était ne se contentait pas de ce rythme déjà infernal et a trouvé le temps de fonder le nouveau Théâtre des Prairies. Ce fut l’un des premiers théâtres d’été au Québec, dans la région de Joliette, où il présentera des spectacles pendant vingt-et-un ans. Puis, en 1965, il a lancé le journal « Le Miroir du Québec ». C’était une idée folle, à travers laquelle il a voulu investir ce qu’il avait mis de côté au fil des ans. C’était un journal d’opinion où chacun pouvait librement exprimer son point de vue. L’aventure n’a cependant duré que quinze semaines. Jean Duceppe estimait que le projet était trop avant-gardiste pour l’époque.

Comme on peut le constater, Jean Duceppe était un homme généreux, actif et entreprenant, qui ne reculait jamais devant le risque. Pendant ce temps, il poursuivait son travail d’animateur avec « Relevez les manchettes » et « Franc-parler » à Télé-Métropole, tout en apparaissant dans les films « Trouble-fête », « La Corde au cou » et « Yul 871 ». De 1966 à 1968, ne ménageant jamais son temps ni ses efforts, il a dirigé le Théâtre populaire Molson.

L’année 1971 a été particulièrement marquante pour Jean Duceppe. Radio-Canada a diffusé « Des Souris et des Hommes » de John Steinbeck, l’un des drames les plus poignants jamais présentés à la télévision d’État, dans lequel il jouait aux côtés de Jacques Godin et Hubert Loiselle. Il a ensuite tourné dans le chef-d’œuvre du cinéma québécois, « Mon oncle Antoine » de Claude Jutra, qui lui a valu le prix du meilleur acteur au Palmarès du film canadien pour son interprétation du rôle principal. Enfin, il a campé l’un de ses rôles les plus mémorables, celui de Maurice Duplessis dans « Charbonneau et le Chef » de John Thomas McDonough, au Théâtre du Trident, que Paul Hébert venait de fonder à Québec.

Le combat contre la maladie

En 1972, Paul Hébert a de nouveau fait appel à Jean Duceppe pour incarner Willy Loman dans « La mort d’un commis voyageur » d’Arthur Miller. La rencontre entre Jean Duceppe et ce personnage est si marquante que le critique Lawrence Sabbath du Montreal Star écrira quelques années plus tard qu’il lui semblait avoir vu la performance de Duceppe dix ou douze fois, et qu’il était chaque fois fasciné. Il avait aussi vu la performance de Lee J. Cobb, pour qui la pièce avait été écrite, et pourtant, il se demandait sérieusement à chaque fois si la pièce avait vraiment été écrite pour Cobb, ou si elle n’avait pas plutôt été pensée pour Jean Duceppe. Le public, qui ne s’y trompe jamais, s’est toujours reconnu dans ce personnage déchiré et tourmenté, bouleversé par sa condition. Il existait une symbiose totale entre Jean Duceppe et les spectateurs.

Jean Duceppe lui-même considérait Willy Loman comme le plus grand rôle de sa vie. Ce fut un rôle déterminant et décisif, celui qu’il aurait pu jouer jusqu’à sa mort sans jamais s’en lasser. C’est le rôle qui lui a apporté le plus de satisfaction. D’ailleurs, au cours de sa carrière, il a interprété ce personnage dans cinq productions différentes : pour la télévision de Radio-Canada en 1962, au Trident en 1972, puis dans son propre théâtre à la Place des Arts en 1973, 1975 et 1983.

Cependant, il ne faut pas oublier que, tout au long de sa riche carrière de 50 ans, Jean Duceppe a joué tous les grands auteurs québécois, que ce soit sur scène ou à la télévision. Mais le 7 décembre 1990, il a perdu son plus grand combat, celui qu’il menait avec acharnement contre le diabète depuis de nombreuses années. Jean Duceppe, cet homme aux yeux bleus d’une profondeur incomparable, dans lesquels on pouvait lire les moindres nuances de ses émotions, s’est éteint à l’âge de 67 ans.

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