Avant de devenir un style de musique et de vêtements, le grunge est d’abord apparu comme une philosophie née dans les années 1980 dans le nord-ouest des États-Unis. Elle a touché une partie de la génération X et s’apprête à influencer également les milléniaux. La culture de masse était déjà bien implantée et ses canaux de diffusion se multipliaient. Les chaînes de magasins se développaient, entraînant une standardisation. Depuis plusieurs années, le confort caractérisait les maisons de banlieue typiques de la classe moyenne. La taille des téléviseurs augmentait aussi vite que le nombre de chaînes disponibles. La génération X, arrivant à l’âge adulte, peinait à trouver sa place dans la société. Découvrez comment la musique grunge est arrivée à Montréal et ce qu’elle a apporté avec elle sur montreal-trend.com.
Qu’est-ce que le grunge ?

En 1992, le critique musical britannique Simon Reynolds écrivait sur un sentiment d’épuisement culturel général. Selon lui, la jeune génération de l’époque vivait dans un état de dépression permanent et c’est ainsi qu’elle envisageait l’avenir. Face au mur qu’ils voyaient se dresser devant eux, ces jeunes choisissaient de rejeter catégoriquement la société qui leur était proposée. Le consumérisme, les responsabilités de la vie adulte, l’autorité, le travail, l’individualisme : tout cela était balayé d’un revers de main. De cette désillusion est né un mouvement proche du punk rock, qui s’est également exprimé en musique : le grunge.
Le terme trouve son origine dans les années 1960, où le mot « grungy » signifiait « sale ». Il a d’abord été utilisé comme adjectif pour qualifier la musique de certains groupes australiens. En 1981, un musicien de Seattle l’a employé pour parler de son propre groupe, et le mot est alors entré dans le langage courant.
S’il existe une incarnation classique du grunge, c’est bien Kurt Cobain. Le leader du groupe Nirvana est apparu sur la scène internationale à la fin des années 1980 avec des cheveux longs et pas toujours propres. Ses yeux étaient cernés de noir, son regard empreint de nonchalance. Il portait toujours des vêtements amples, presque informes et souvent troués. Sa voix, à la fois dorée et rauque, savait crier la désillusion de sa génération.
Le grunge est radical. C’est avant tout un style pour exprimer la frustration et la colère contre l’ordre établi. Il ne s’agit pas simplement d’adopter une apparence ; l’attitude est primordiale. Un t-shirt des Guns N’ Roses et un chapeau ne font pas de vous un rockeur, mais votre vision du monde, oui. Le grunge est une question d’intégrité.
Le grunge musical

L’année 1991 a marqué un tournant dans l’histoire du rock. C’est le moment où des styles considérés comme underground ont percé dans le grand public et les tendances commerciales. Le thrash metal s’est imposé avec le Black Album de Metallica, et le grunge a explosé avec l’album Nevermind de Nirvana, sorti le 24 septembre 1991.
Comment Montréal a-t-il réagi au grunge ? On pense souvent que le Québec n’a pas suivi la vague grunge, mais c’est inexact. Bien que le grunge ait été un style musical populaire ici comme ailleurs, aucun artiste local ne semble avoir réussi à reproduire le son de Seattle à l’identique, et encore moins à le hisser au sommet des palmarès commerciaux.
Chercher à Montréal une copie conforme d’un style musical typiquement américain est une erreur. Le Québec a toujours été une société distincte, y compris sur le plan musical. L’équivalent local du grunge s’est mélangé à d’autres courants musicaux, comme le métal, le punk et le rock festif.
En 1990, la compilation Lâchés Lousses a été la première véritable tentative de rassembler les groupes alternatifs francophones à l’échelle de la province. On y retrouvait B.A.R.F., un groupe de métal-rock qui existe encore aujourd’hui. Mais ceux qui se sont le plus approchés du son grunge sur cette compilation sont Idées Noires. Beaucoup se souviennent du tube planétaire Safety Dance de Men Without Hats. Fait intéressant, Ivan Doroschuk, le Canadien d’origine ukrainienne à qui l’on doit ce succès, a participé à l’enregistrement de la démo d’Idées Noires.
Un autre groupe présent sur Lâchés Lousses, Genetic Error, n’avait rien de grunge. C’était un groupe de crossover metal basé à Trois-Rivières. Pourtant, lorsque Nirvana a tourné au Canada en 1991, notamment pour donner son concert légendaire aux Foufounes Électriques à Montréal, Genetic Error a été approché pour organiser un concert du groupe à Trois-Rivières et en assurer la première partie. Ils ont refusé, même pour 500 $.
Le rock festif

Cette même année 1990, Jean Leloup et La Sale Affaire sortent L’amour est sans pitié. C’est Leloup qui possédait ce je ne sais quoi de délinquant et d’imprévisible, rappelant l’attitude anti-héros des stars du mouvement grunge. Surtout, le succès de Leloup est symptomatique de la vague de musique alternative qui a déferlé sur le Québec, surnommée la musique festive. Cet air ne venait pas des États-Unis, mais de France. Bérurier Noir, Ludwig Von 88 et Mano Negra, avec le jeune Manu Chao, apportaient un son oscillant entre le punk, le ska, le reggae et la musique du monde.
Le grunge américain était un punk dépressif sous tranquillisants. La scène festive européenne, elle, a pris le punk et lui a insufflé de la joie. Au Québec, l’onde de choc a été puissante. L’une des réponses québécoises au grunge fut justement cette vague de rock festif, qui incluait également Me, Mom and Morgentaler, un groupe qui faisait preuve d’une inclusivité culturelle rafraîchissante et inspirante. En 1991, MM&M a sorti le mini-album Clown Heaven and Hell, dont la chanson Your Friend a connu un certain succès. Le leader de Me, Mom, surnommé Gus Van Go, est « responsable » de la production de dizaines d’albums marquants de l’histoire récente du Québec, que ce soit pour Les Cowboys Fringants, Les Vulgaires Machins, Les Trois Accords ou Dumas.
La brume pourpre (Purple Haze)

Un autre élément du style grunge mérite d’être mentionné : les boîtes de nuit thématiques. Dans les années 1990, de tels lieux ont commencé à apparaître à Montréal. Par exemple, The Purple Haze a ouvert ses portes en plein essor du hard rock, du grunge et du rock alternatif. Le club a été inauguré en 1992 par un certain Frank William. Il était situé au 3699, boulevard Saint-Laurent et occupait deux étages. The Purple Haze est rapidement devenu la nouvelle scène du grunge et du rock alternatif. Frank William a fermé son établissement en mars 1996, lorsque le hard rock a commencé à décliner au profit de la musique électronique et du nu-metal, alors en pleine ascension.
L’endroit est resté fermé de mars à octobre 1996. En mai, au rez-de-chaussée de l’ancien The Purple Haze (le bâtiment comptait trois étages, le Haze occupant les deux premiers), un bar lounge trip-hop et jazz nommé Velvet a ouvert, prenant l’adresse 3699 A, boulevard Saint-Laurent.
Le troisième étage est cependant resté vide pendant sept mois, jusqu’à ce que le musicien Stéphane Fania, ancien propriétaire du club hard rock Club Rage sur l’avenue du Parc, et son nouvel associé Louis DeMonte ne rouvrent le Purple Haze en octobre 1996. Avec Stef et Louis aux commandes, le lieu a continué à accueillir des concerts de groupes de rock alternatif, de hard rock et de grunge, tout en ajoutant à son répertoire des groupes de heavy metal (Stef ayant été promoteur de concerts et ingénieur du son au Backstreet et au Cathouse), des soirées gothiques et des groupes électroniques.
The Purple Haze est resté ouvert jusqu’au printemps 1998, bien que le bar ait connu plusieurs week-ends de fermeture en raison de différends entre les propriétaires. En juillet 1998, le propriétaire du salon Velvet a repris l’étage supérieur et a entamé des rénovations pour agrandir son club sur deux niveaux. La même année, le club a rouvert sous le nom de Club Saphir et, au début des années 2000, il est devenu un lieu prisé pour les groupes et les DJ de la scène gothique. La musique grunge, elle, était déjà tombée dans l’oubli.





