Robert Gravel était capable du plus grand traditionalisme dans sa vie privée et de la plus grande transgression dans sa création. Il pouvait faire preuve de la plus grande cruauté lorsque l’art ou la situation l’exigeait, mais aussi de la plus grande tendresse envers ses proches. Il était très attentif, très soucieux de la précision et des détails, racontent ses amis. Paradoxalement, ce même Robert Gravel revendiquait un style de théâtre « négligé », pour l’incarnation duquel les acteurs jouaient même parfois en état d’ébriété sur scène.
L’héritage le plus marquant de Robert Gravel est, bien sûr, la création du Nouveau Théâtre Expérimental et de la Ligue Nationale d’Improvisation, qu’il a dirigée jusqu’à sa mort. Son héritage, c’est aussi sa façon de concevoir le métier d’acteur, comme l’explique Jacques L’Héreault, l’un des interprètes fétiches de Robert Gravel. Apprenez-en davantage sur cet acteur exceptionnel, fondateur de la Ligue d’improvisation, sur montreal-trend.com.
Une enfance à la caserne de pompiers

Robert Gravel est né à Montréal en 1944. Il a passé une grande partie de son enfance dans le quartier Sainte-Marie, le fameux Faubourg à m’lasse. Le jeune homme, intelligent et créatif, apprenait vite à imiter, racontait des blagues avec brio, et inventait ses propres jeux et histoires. Robert vivait et s’amusait comme il le pouvait dans son quartier, découvrant dès l’enfance des lieux qui ont ensuite laissé une empreinte sur sa création. L’un de ces endroits était la caserne de pompiers de la rue Fullum. C’est là que l’acteur, plus tard, ferait du théâtre.
Dès son plus jeune âge, alors qu’il était encore à l’école, le jeune homme ressentait un intérêt pour l’art et le jeu d’acteur. Ayant compris qu’il pouvait et voulait se consacrer à la création et à l’art théâtral, il s’est inscrit au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Robert a obtenu son diplôme en 1969. Par la suite, il a fait ses débuts en tant qu’acteur, engagé par le metteur en scène Paul Buissonnau pour sa production estivale au Théâtre de la Roulotte. Ainsi, comme pour de nombreux jeunes artistes talentueux de l’époque, les débuts de Robert Gravel ont eu lieu lors de spectacles dans les parcs de Montréal, dans des théâtres d’été en plein air, devant un public d’enfants.
Finalement, Robert Gravel est devenu un acteur libre et singulier. Il était un homme à la fois candide et sardonique, qui ne faisait de cadeau à personne. Ses amis et collègues affirmaient que Gravel était doté d’un potentiel et d’une envergure physique et émotionnelle immenses. Passionné par son humour, il agissait en critique social et organisait des compagnies pour concrétiser des idées folles. Robert Gravel a marqué le théâtre québécois, tant expérimental qu’institutionnel, pendant trois décennies.
Un charisme d’acteur

De plus, tous ceux qui l’ont connu soulignaient son charisme d’acteur extraordinaire. Ce n’est pas un hasard s’il a été le premier à jouer, et surtout, à s’imposer comme acteur dans de nombreuses productions de grands classiques du théâtre québécois. Parmi celles-ci, « Les oranges sont vertes » de Claude Gauvreau, jouée au Théâtre du Nouveau Monde en 1972. Il y a aussi eu « Ha! ha!… » de Réjean Ducharme, dans une mise en scène de 1978 également au Théâtre du Nouveau Monde, et surtout, six pièces du cycle complet « Vie et mort du roi boiteux », cette fois au Nouveau Théâtre Expérimental, en 1982. C’était l’épopée grotesque de son complice de longue date, Jean-Pierre Ronfard.
Par ailleurs, Gravel a acquis une immense popularité et un large public grâce à ses apparitions dans des téléromans à succès, notamment « L’Héritage » de Victor-Lévy Beaulieu et « Les Héritiers Duval » de Guy Fournier. Il est possible que sans ses rôles à la télévision, sa popularité n’aurait pas été aussi grande. Tout a commencé après « Caravan », et à partir de là, les contrats et les rencontres importantes se sont enchaînés.
C’est après « Caravan » que Robert Gravel a été invité à jouer au Théâtre du Nouveau Monde, où il a été remarqué par Jean-Pierre Ronfard, qui l’a invité à rejoindre les jeunes acteurs du théâtre. Robert a aidé Ronfard dans la création de nombreuses productions et a continué à jouer sous sa direction. Parallèlement à sa vie théâtrale, Robert Gravel écrivait, participait à des émissions pour enfants à la télévision et faisait ses débuts au cinéma. D’ailleurs, Gravel a régulièrement joué pour la caméra, apparaissant dans plus de vingt films et séries télévisées et travaillant avec les plus grands noms du cinéma québécois.
Il a fait ses débuts au cinéma dans le film « Les Vautours » de Jean-Claude Labrecque en 1975, puis a joué un petit rôle dans « La Tête de Normande St-Onge » de Gilles Carle la même année. Il a ensuite tenu le rôle principal dans « Le Dernier Glacier » de Roger Frappier et Jacques Leduc en 1984, ainsi que dans le populaire film de braquage « Pouvoir intime » d’Yves Simoneau en 1986. Il est également apparu dans le succès commercial « Liste noire » en 1995 et dans le court métrage primé « Les Mots magiques » en 1998, tous deux réalisés par Jean-Marc Vallée.
Mais la réalisation la plus significative de Robert Gravel fut le Théâtre Expérimental. Il faut noter que Robert avait le don d’attirer et de garder auprès de lui les bonnes personnes. Plus important encore, il pouvait les amener à se rallier autour d’un même objectif. Mais son principal atout était la confiance. Il faisait toujours confiance aux gens. C’est à peu près ce qui s’est passé cette fois-là. En 1974, avec Jean-Pierre Ronfard et l’actrice Pol Pelletier, Gravel a fondé le Théâtre Expérimental de Montréal.
Les débuts de la Ligue Nationale d’Improvisation

Un jour, le trio composé de Gravel, Pintal et Leduc s’est enfermé à la Maison de Beaujeu, dans le Vieux-Montréal, pour organiser un événement insolite : 24 heures d’improvisation entre Robert Gravel et Lorraine Pintal. Cette rencontre a été filmée par Yvon Leduc. En 1975, après la création d’une version courte de 12 heures de ce duel, et une performance où Robert Gravel jouait un gardien de zoo surveillant des animaux vivants au milieu des spectateurs qui déambulaient librement, la réflexion sur la structure d’un spectacle d’improvisation s’est poursuivie.
Gravel et Leduc commencent à explorer l’idée d’évoluer vers quelque chose de plus ludique. C’est ainsi qu’est née la Ligue Nationale d’Improvisation — une sorte de match théâtral calqué sur le modèle d’un match de hockey. Le premier match de la nouvelle ligue a eu lieu en 1977. Il a connu un succès instantané, et la Ligue a rapidement commencé à prendre de l’expansion. Une équipe de Québec s’est jointe à celle de Montréal, les matchs ont été diffusés à la télévision, et le concept s’est répandu dans toute la province, puis a traversé l’Atlantique pour atteindre l’Europe.
Les affaires de la Ligue Nationale d’Improvisation prenaient leur envol, mais cela ne signifiait pas que tout allait aussi bien au Théâtre Expérimental de Montréal. Une solution a cependant été trouvée. En 1979, Gravel, Ronfard et quelques complices ont quitté le navire à la dérive pour créer le Nouveau Théâtre Expérimental. Gravel s’est alors souvenu de ses impressions d’enfance de la caserne de pompiers de la rue Fullum, qui est devenue leur quartier général, baptisé Espace libre.
Une influence marquante sur le théâtre québécois

Tout en participant activement à la Ligue d’improvisation et en l’enseignant, Gravel a poursuivi sa carrière au cinéma, notamment avec le film « Pouvoir intime » d’Yves Simoneau, et a également joué à la télévision dans des téléromans populaires. De plus, l’acteur a joué dans ses propres créations. En 1991, il a commencé la présentation de sa propre trilogie. Après plusieurs années à souffrir d’épuisement et de problèmes respiratoires, Robert Gravel a décidé en 1996 de prendre du repos à la campagne. Mais, comme il s’est avéré, il avait attendu trop longtemps. Le 12 août, à l’âge de 51 ans, il a succombé à une crise cardiaque.
Acteur, metteur en scène et dramaturge, Robert Gravel a profondément marqué le théâtre et la télévision du Québec par son originalité et son humour décapant. Cofondateur du Nouveau Théâtre Expérimental, de l’Espace libre et de la Ligue Nationale d’Improvisation, il possédait toujours le don de la pirouette et de la petite phrase qui tuait la banalité.





